Il y a un homme, dans la nuit, le pas
lourd.
Dans la nuit glacée de l’hiver, il y a un pas
qui émeut le pavé, le pas d’un homme tourmenté. Il erre solitaire dans la ville, entre les avenues au milieu des rues sous les passages, accompagné de ses fantômes, discussion houleuse dans
l’ambre du silence. Il n’est pas seul non, détrompez vous, cet homme nimbé de ténèbres argumente frénétiquement sa libération avec les multiples soi sous le masque de son mutisme. De l’extérieur,
on ne voit qu’un corps qui traîne son ombre depuis chez lui, jusqu’ici au pont Marie, parti à pieds sans but précis.
De son porche ou de lui, tout était possible.
Des directions, il en a tiré une, au hasard, puis une autre qui a ricoché sur la suivante et ainsi de suite, avec véhémence, il a tiré. Un axe latéral qui avait fini par le conduit au
bout, au bout du bout de ce rouleau infini et vagabond sur lequel il avait tracé l’inspiration d’une lame aigüe, semé les maux d’une main prodigue, largesse de la jeunesse. Mais peut-être que
tout avait été exactement ainsi prévu.
Tant de chemins sillonnés pour se
retrouver aux abords de nulle part. Ici ou ailleurs, l’horizon était le même, le même qu’hier et que là-bas, identique lui aussi dans son manteau de Moire comme s’il n’avait jamais quitté le
porche. Le même ciel posé sur les toits et des gens dessous, pressés, qui arpentent les trottoirs les yeux dans les pieds et le pied en profil. Il croise des dos, croise des voix, croise des
fards qui balayent le noir - sur une carlingue ou sur une paupière, le même fard aveuglant.
Dans la ville, il y a un homme qui va droit
devant, de sa trajectoire et de son regard, droit ses pensées et droit sa douleur qui tracent son chemin tandis que s’écartent à son passage les histoires comme si elles lisaient sur sa
silhouette une haine profonde de la vie de sa vie ou de lui. La nuit de chaque nuit décantait les jours, l’ensemble de ses jours disposés sur la même saillie, des jours fabriqués sur une
déviance, il ne sait plus quand, de la déviance ni de la réplique, peut-être depuis toujours. Il recueillait en lui l’amertume du quotidien distillée par les spirales de la nuit, hébergeait le
cœur d’une colère, d’un homme en colère, un cœur né trop gros pour supporter la voûte.
Trop de lumières découpées dans le halo du
bleu gris, trop de tentations ostensibles indécentes, de fausses notes sur le timbre et d’emprunts dans l’ivresse, trop d’amours récités, de passions révélées, par et dans l’argent consacrées et
dissoutes.
Il marche devant lui sans destination au fond sachant qu’il n’y en a point, y va
malgré tout, avec la bravoure de l’absence, l’absence du temps, il y va droit, les yeux rivé sur l’univers qu’il voit défiler sur la faille devant des spectateurs aveuglés par les néons
applaudissant sans savoir qui du pourquoi ni du comment, encore moins quand, seulement qu’il fallait être là. Oui, il enregistre chaque erreur et les manques, la vacance du sens, toute cette
mascarade qui danse sur l’histoire et lui dans l’arène qui regarde la scène. Il le fixe ce point qui se déplace sur la foule, sur les écrans, de l’écran qui descend parmi les articles, remonte
l’idée renoue le nœud, le point qui relie tous les malaises. Il se gausse du jeu grandeur nature avec ses figurants sagement le genou cagneux et le nez coulant, répétant leur rôle dans la cour,
théâtre de l’absurde. Le rictus agrandit sa fêlure devient rire caverneux qui inonde le trottoir et les balcons jusqu’à la mansarde en haut à gauche qui clignote de bleu et de blanc inondée,
elle, par la télé, et le ciel aussi devenu liquide sous la puissance fiévreuse de ce rire caverneux. Il est l’instant présent d’une douleur indicible, il est ces murs suintants de rancœur et
d’histoires, la sienne et les autres, qui traversent la ville s’entrecroisent se mélangent se heurtent ou se dispersent, celles écrites inscrites souscrites celles décrites dans les livres qu’une
main dépose sur une étagère. Ces livres miroir qui reflètent l’autre soi que l’on se figure que l’on recherche partout sauf en soi, cet être que l’on culpabilise et que l’on absout à travers la
littérature. Ces livres échos qui crient nos silences, ces livres salutaires, polémiques, ces livres floués peut-être surtout ceux qui délivrent. Tous ces livres qui amassent la poussière et les
peines, les cœurs palpitants et les pensées pépiantes, une étagère offerte au hasard de laquelle il a initié sa pensée, poli sa vision construit une ville intérieure de souterrains et de canaux à
l’aide de concepts cimentés de références. Edifice en perpétuelle évolution sous le contrôle obsessionnel d’un esprit affûté, de cet esprit altéré qui est le sien et qu’il a appris a aimé comme
un ennemi. De la sienne, d’étagère, il ne reste qu’une poignée de livres échappés du naufrage, les cimes de la quintessence triées sur la sueur du cœur et le cœur du front.
Mais ce soir, il n’a plus souvenance de rien à peine un frémissement enfermé dans une
igue de sa mémoire qu’il a condamnée, veut croire avoir vaincu, qu’il abreuve à crue pour en noyer cette tristesse condensée expansée dévoratrice. Mais ce soir, il les tue d’abord de ses dents
gantées.
Il marche sur le pavé désert, libéré des affres du monde qui se déversent dans les
siens décuplant à l’infini le cri primal. Il n’a plus rien à perdre, non plus rien. Il sait, il sait tout. Il sait qu’il marche un flingue sur la tempe, prêt à tirer, du flingue ou de lui, les
deux, acte homologué sur une ordonnance qui lui tient lieu de conditionnel.
Le froid dégouline sur sa chevelure, glisse sous sa pelisse, lui engourdit les
jambes, seulement les jambes, il accélère.
Une meute au loin. Une foule, des gens, de jeunes gens si gais si près si neutres,
étincelants d’espoirs, griffés aux marques, la séduction carnaire, le mot fardé, armés de tous ces artifices qui pouvaient distraire l’attente. Il croise un regard s’égare dans les cils, s’arrime
à l’escale. Aussi, pourquoi pas, il dédie ce choix à une passante. Aussi bonne raison que n’importe quelle excuse, meilleure que tout plan, il décide de rester pour voir, jouant
sa main sur le double.
Quand rien n’oblige que tout est mur et quand la liberté fleurit entre les
fissures….
Les conversations sont impudiques incolores inutiles, elles meublent l’espace
deviennent accessoires, tout se joue hors de l’ouïe sur des règles ataviques. Les mots rebondissent sur son crâne impassible- il avait voulu taire son cerveau n’avait réussi qu’un hématome bleu
couleur nuit qui ruisselait sous la peau. Comme pour le reste et comme pour tout, il achevait cette échappée sur un plongeon d’autant plus tapageur que l’envolée avait été prometteuse. Il
s’évertuait à détruire tout signe distinctif ou précurseur de bonheur ou non pas de bonheur mais de sourire. Ne sachant pas équilibrer la douleur et le plaisir, sa balance penchait
alternativement d’un côté puis de l’autre, l’un et l’autre le poussant d’une même accolade dans l’entrelacs de l’angoisse ; il lâchait alors sur les plateaux, par à-coup de cris et de
larmes, tous ses cailloux, égarés au fond des poches, comme autant d’atouts qu’il croyait posséder. S’ils venaient à ne pas suffire il les glanait alors sur le jour au gré de ses errances- pour
finir, à bout d’arguments, il se résignait à en acheter - on trouvait de tout sur les comptoirs, de tout sauf la lumière.
« Je suis venu parmi les grands Rochers et les grands Rochers m’ont
dit…. ».
Pour les autres, plus ou moins inquiets, ça n’était qu’une gerbe dont ils
raillaient la portée pour se disculper; mais qu’en était-il pour lui ? N’était-ce pas plutôt lui qui raillait de son éclaboussure la médiocrité des autres? Peut-être les deux à charge
fluctuante. Mais ce qu’aucun ne pouvait lui dénier, ni lui par souci d’équité, c’était sa brillance, dans tous les domaines, de son parcours à sa culture de son éclat aussi noir qu’une nuit sans
lune. Pourtant, Il ne parvenait qu’à s’effondrer un peu plus loin, loin des regards et des mains, loin de la compréhension, en marge du présent qui n’a de cadeau que le papier d’emballage.
L’attente devient abstraite, devient l’évènement, l’attente dilue l’origine devenue
inaccessible pour être une cause et non plus un moyen. La soirée se déplace sur le trottoir, mais quelle soirée ? C’est à lui, maintenant, de rentrer, son tour. Cela devrait mais cela
coince, la norme se gauchit, la chance s’évade, le passage devient aléatoire, l’entrée est lui est interdite, momentanément suspendue, son passeport semble périmé, il s’impatiente. Non, quand il
tente une intrusion. Non, encore. Non toujours. Et Non jeté par le videur. Il reprend la négation tombée dans le caniveau, dégoulinante de bleu qu’il époussette stoïquement sous le regard
goguenard du videur fier de pouvoir prendre sa revanche, fier de pouvoir tenir dans le creux de sa décision cette espèce cravatée qu’il jalouse dans le repli de son appartement sordide au fond
d’une périphérie livide et tout retombe en cliché, peut-on s’en délivrer ?
Trop de monde, trop en vogue, trop de jeunes et la vieillesse qui tend ses rides sur
son alacrité déliquescente, il est déjà sur l’autre rive. Une connaissance, qui se suppose, l’encombre d’ennui, tire à l’insu le départ, il prend l’issue derrière le salut et
s’enfuit. Les gens, la foule, la masse s’ébaudissent de sa course dégingandée tandis qu’il rejoint la bise silencieuse, le gris roi du ciel et les ruelles discrètes. Il court droit, bouscule au
passage les obstacles d’une rage contuse contre les quolibets lancés biais reçus centre - la pleutrerie s’habille toujours de bistre- s’avise dans l’esquive et disparaît à droite. Il se rappelle.
La plaque et cet immeuble, le cinquième étage sous les toits et les cuites du jeudi qui s’achevaient le dimanche, étudiant, alors, dans la fleur des armes. Il se rappelle de ces murs lézardés et
la vieille au premier qui scrutait chaque mouvement derrière son volet prête à porter la dédicace au parquet, aussi le bar en face lieu-dit de nuit où les insomniaques affluaient pour exhumer la
naissance du jour alors que portes closes refoulaient les vestiges d’hier vers demain, bar de nuit où tant de rixes avaient essuyé leur sang sur le pavé, pauvre bouge devenu laverie, sans
intérêt. Son quartier, il avait 20 ans et bravait la jeunesse du haut de sa morgue.
Il s’engouffre dans un boulevard, veut changer d’air, cherche un taxi, il faut
bouger, plus rien ne le nouait à cet endroit seulement des souvenirs douloureux qui suintaient sous la couture. Bouger, il voulait, mais pour aller où ? Le mouvement rompt la boucle,
anesthésie les milles aiguilles plantées dans son cerveau, il marche sur la route, le bras haut levé, saluant au passage l’histoire et les poètes et pour ceux qui ne comprenaient pas, leur
ignorance.
Rien ne se passe, à peine des regards qui se retournent, des démarches qui se
détournent, des ornières qui se soulèvent et retombent sur l’aspérité du sol, rien pour lui, et lui, qu’était-il dans ces rues ?
Il croise un bar, à un moment un bar qui lui parle, infâme au milieu de nulle part,
comme il aime, typique, ou luxueux, ce soir il prime la dérive. Le bar lui parle et il rentre. Il rentre pour saluer l’ami, pour penser la suite, pour débriefer comme il aime à dire, par dérision
d’un objet professionnel qui se prend trop au sérieux par habitude ensuite. Il débriefe à toutes occasions avec les potes après une sortie avant une sortie au réveil au coucher devant l’ordi et
seul dans le noir il continue sans plus se rendre compte que c’est devenu systématique. Il rentre donc pour reprendre ce point qu’il a égaré dans sa course pour reprendre son visage noyé au fond
du verre pour y puiser sa vie dans sa mort. Il s’épanche dans le liquide où surnage la poésie et parfois relève les yeux pour voir des âmes esseulées, des corps à côté de leur âme, des rumeurs
qui ont la verve de l’authenticité et peu importe de qui ou de quoi, les manières n’ayant plus de sens ni de circonstance, il ne reste que la corde à nue. Il aime alors enfin démesurément. Il ose
et parle, il s’entend dans ces échancrures profondes et brèves, il s’entend si loin si ténu imperceptible. Sa voix, derrière les discussions éthérées, elle est là, cloîtrée dans la chambre
froide, plissant les paupières à la coulée de lumière par la lucarne dévêtue, prête à renaître de sa meurtrissure, certes brisée, mais là.
La pause et l’alcool ont ranimé l’Insomnie mutine. Sur les courbes du verre sec, les
nervures satinées du destin lui indiquent la crête a suivre. Il repart sans plus attendre en laissant les heures au comptoir.
Prendre un taxi et quitter ce lieu, cet arrondissement, ses ombres identiques et
l’insignifiance du trottoir. Il hèle le premier, le deuxième les voitures les axes et les feux. Chaque trajectoire ignore son bras tendu droit et sa voix, provocante, claudicante, exténuée,
ignore son épaule érodée et sa chevelure de cristal.
Il réussit pourtant, après maintes tentatives et mille injures, furibondant au
spectateur du hasard ses filaments querelleurs que la plupart esquivaient par peur ou indifférence. Celui qui avait le malheur d’y poser la pointe d’un pied se trouvait pris au piège d’une
frénésie disproportionnée et le regrettait amèrement sur le quart d’heure qui suivait. Souvent, il tentait de trouver les arguments pour s’extraire de cette impasse finissait par perdre le
langage devant l’assurance hargneuse de son adversaire et déclarait forfait par silence puisque aucune sortie ne lui était accordé à moins qu’un inconnu ne le sauve ou qu’une bagarre explose
sachant que l’issue donnerait la victoire non pas au plus fort mais au plus désespéré. Un taxi donc fit glisser son clignotant sur le trottoir sous le tonnerre de la colère qui n’avait plus envie
de se taire. Taxi bien distrait pour ne pas avoir remarqué les mouvements désordonnés qui haranguaient une foule fantomatique suspendue aux lèvres d’une pensée historique. A peine à l’intérieur,
le claquement de porte vibrant encore au sein du réceptacle, que le taxi , sur une accélération vertigineuse, prit le carrefour à contre courant pour couper vers les quais avec une conduite digne
d’une course-poursuite. Effet coup de poing. La suspicion mutuelle éclata sur le pare-brise brisant la glace et la tension. Les vies sortirent de leur lit et chacun d’un mensonge ou d’une rancœur
exprima sa vision conseillant à l’autre la mesure et donnant la raison. Une amitié unique que la folie commune avait soudée, prit naissance et fin sur une poignée de main virile qui clôtura la
course. Le conseil du taxi avait été avisé. Il se retrouvait devant une boite de nuit en effervescence à la programmation éclectique, tout pour lui plaire avec un dernier verre servi sur un
plateau musical très honorable, dégustation alléchante. Sauf que l’effervescence était bondée que le froid était liquide et qu’il perdait patience tout en voyant ses démons réapparaître sous
l’acide de ses ressentis. Il n’était pas le bienvenu, quelle que soit l’excuse soufflée au visage, la honte et la déception lui brûlaient la joue. Qu’avait-il fait dans le passé pour subir
l’incidence d’un oubli sur l’axe du présent ? Sa tête, manifestement, ne revenait pas . Portait-il sur sa figure les stigmates de la tragédie humaine ? Avait-il été rattrapé par sa
folie manœuvrant dans la ville à l’ombre de sa conscience ? Les murs radiographiaient-ils l’incandescence de son cerveau gardant les clichés dans la mémoire des pierres?
Peu importe, finalement, peu importe. Il connaissait un endroit libre et classe,
tranquille, un peu plus haut, de velours et de pourpre, d’opulence surtout. Peu importe si oui si non, à côté encore, un bar malfamé dans ce quartier huppé, réfractaire à la bienséance, résistant
de l’époque et du temps indifférent à la politique générale. Il connaissait tous les coins de Paris, et ceux surtout où la vie se déchaînaient aux heures diluées d’une nuit qui expirent dans la
brume matinale. Il s’évade dans l’un pour le luxe, s’engouffre dans l’autre pour la poésie, l’un et l’autre, deux endroits de vie qui le définissent.
Il repart. Encore. Il part toujours. Sur la route, lui ou son ombre, pour suivre la
sente créée par son pas d’ici au pont Marie qui devrait le ramener chez lui. Qui devrait, il ne sait plus, il n’est plus sûr ce matin de savoir quoi ou qui, il marche seulement. Avait-il
raison ? Au bout du compte, a-t-il raison ? De ce mur qu’il façonne brique après brique, devant derrière partout, c’est lui qu’il enferme. Mais pas en haut, pas au-dessus, un plafond
ouvert sur le ciel, un ciel qui miroite sur sa chevelure, un ciel qu’il ne voit pas, il regarde au-delà, à peine sent-il sa respiration.
Il repart le pied hésitant et la blessure béante projetée sur le jour maculé de rouge
et de blanc. Il la traverse, elle n’est plus lui, un instant, à peine.
Ca ne fait rien.
Ca ne fait plus rien.